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Quelle alimentation pour demain ?

16/08/2012
Marc Vandercammen, directeur du Centre de Recherche et d'Information des Organisations de Consommateurs (CRIOC) nous présente sa vision sur quelques problèmes d'actualité et plus généralement sur l'avenir de l'alimentation en Belgique.

Quelle alimentation pour demain ?

Gondola Magazine: Que pensez-vous de la mise en place de l'Agence Fédérale pour la Sécurité de la Cha√ģne Alimentaire ?

Marc Vandercammen : Le probl√®me le plus épineux pour l'Agence, mis √† part ses probl√®mes de management, sera d'intégrer toute l'ampleur de sa t√Ęche. Mais elle est jeune, laissons-lui un peu de temps avant d'évaluer son fonctionnement.

Ensuite, nous devons √™tre conscients qu'une agence, aussi bien gérée soit-elle, ne pourra jamais répondre √† toutes les crises. Croire qu'un produit puisse √™tre √† cent pour-cent s√Ľr avant qu'il ne sorte sur le marché tient de l'utopie. Au moment du lancement, par définition, il n'y a pas de recul par rapport √† la consommation, un produit peut s'avérer nocif √† forte dose, par exemple. Ensuite, qui peut prévoir la mauvaise foi d'un producteur, la négligence d'un consommateur, la malhonn√™teté d'un distributeur ?

La carotte et le b√Ęton

C'est un vaste débat !

MV : D'o√Ļ la nécessité pour l'Agence de mettre en place de nouveaux mécanismes de contr√īle et d'améliorer ceux déj√† existants. Bref, il faut qu'elle apprenne √† manier avec dextérité la carotte et le b√Ęton. Et pour employer √† bon escient les deux, il lui faut des indicateurs pour pouvoir vérifier la cha√ģne √† tous les niveaux et disposer, également, d'un réel pouvoir de répression. Un syst√®me de veille lui serait utile. L écoute du consommateur de base doit également faire partie de ses investigations. Mais tout ceci ne vaut qu'√† court terme, parce que personne ne peut prévoir quelle incidence aura dans vingt ans une décision prise aujourd'hui. L'amiante en est un bel exemple: il y a vingt ans, un directeur qui l'aurait refusée pour ignifuger son magasin se serait vu traiter de criminel...

GM : Court et long terme, voil√† qui fait songer √† la problématique des O.G.M. La grande distribution les a refusés en bloc. Comment assurer les consommateurs qu'ils ne sont pas cachés quelque part dans les gondoles?

M.V : Pour la détection des O.G.M., il n'existe que peu de laboratoires en Belgique. Conclusion logique: personne ne peut dire avec certitude s'il y a des O.G.M. dans la distribution belge et √ßa, le consommateur doit le savoir. II faut également l'informer des risques encourus et √† l'heure actuelle, il faut l'avouer, personne n'en sait rien. Le risque est potentiel. Bien évidemment, cette incertitude perturbe et angoisse le consommateur, d'autant plus qu'il ne poss√®de pas les clés pour décrypter les débats complexes qui traitent du sujet. L'ennui, c'est que le consommateur n'a gu√®re le choix s'il veut éviter les transgéniques. Le plus paradoxal, c'est qu'on emploie des O.G.M. dans les médicaments et ceux-l√† ne soul√®vent aucune critique.

Mais que fait la distribution ?

G.M..: Hormis les O.G.M., la grande distribution en fait-elle suffisamment pour garantir la sécurité alimentaire ?

M.V : Non. Notre préoccupation principale demeure la rupture de la cha√ģne du froid. Les comptoirs réfrigérés s'alignent le plus souvent en fond de magasin, les clients s'arr√™tent encore √† de nombreux rayons avant de rejoindre les caisses. On peut mettre en cause la responsabilité du consommateur qui agit mécaniquement, sans réfléchir. Mais éduquer le consommateur fait partie des devoirs de la distribution, comme celui de l'aider √† maintenir les produits frais dans de bonnes conditions; je pense par exemple √† la remise gratuite de sacs isothermes.

La formation du personnel doit également √™tre revue. Trop souvent les marchandises tra√ģnent dans les allées avant d'√™tre mises en rayon. Ensuite, une fois installées, nombre d'entre elles dépassent la barri√®re du froid.

Derri√®re, dans les stocks, l√† o√Ļ arrivent les fournisseurs, les produits ne restent pas spécialement √† bonne température, notamment en été; car rien n'est prévu entre le déchargement et le stockage. Sauf chez Colruyt, o√Ļ des armoires frigo assurent le maintien de la cha√ģne du froid pendant le déchargement.

Un personnel mal formé peut mener au désastre. Le site de Ready.be n'a pas résisté √† l'incompétence des emballeurs qui mettaient la salade en dessous des bo√ģtes de conserve, par exemple.

J'évoquerai également les dates de péremption, réguli√®rement dépassées, malgré les publicités des enseignes √† ce sujet. Sans oublier les notices explicatives qui souvent rédigées dans un jargon incompréhensible du public.

Mais tout n'est pas noir ! Comme dans chaque milieu, la grande distribution compte dans ses rangs des gens sérieux qui font de réels efforts pour assurer une logistique impeccable.

Et le go√Ľt ?

G.M. : La sécurité alimentaire ne va-t-elle pas √™tre assurée au détriment de la qualité gustative des produits ?

M.V : La sécurité alimentaire implique une bonne hygi√®ne, mais cela n'a pas vraiment de rapport avec le go√Ľt des aliments. Un produit aseptisé n'est pas nécessairement savoureux. Mais est-e vraiment important, dans une société o√Ļ les gens ne sont plus capables de monter une sauce, o√Ļ faire la cuisine équivaut √† une punition, o√Ļ m√™me manger ressemble √† une corvée ? Et puis, les industriels ont déj√† trouvé la parade: les plats préparés, les sauces... tout existe en kit, il n'y plus qu'a réchauffer ou mélanger. Avec tout de m√™me, de temps √† autre, un fabricant qui réagit √† l'inverse des autres en proposant un aliment plus go√Ľteux. Je pense aux p√Ętes Filadelfia, par exemple.

G.M.: La concentration de la distribution n'a-t-elle pas une influence négative sur le choix proposé aux consommateurs?

M.V. : Sans doute. Le plus g√™nant, c'est la stratégie du moindre prix qui en découle. Les producteurs qui ne présentent pas une taille critique ne peuvent plus √™tre référencés par les grandes centrales d'achat. Cela marginalise tout une série d'artisans et de petites entreprises, dont une bonne partie est finalement éliminée du marché, ce qui diminue le choix des consommateurs.

D'autre part, ceux qui sont référencés par les centrales se retrouvent souvent pieds et poings liés, parce que les volumes demandés sont tels qu'ils ne peuvent fournir qu'une seule centrale. Ils en deviennent dangereusement dépendants. Dans bien des cas, les produits de masse qui viennent de ces gros fournisseurs se rév√®lent par trop aseptisés. La grande distribution dispose le plus souvent d'une grande variété de produits, mais d'une seule référence, ce qui entra√ģne la standardisation du go√Ľt, ou du ¬ępas de go√Ľt¬Ľ. En définitive, tout se ressemble, jusqu'aux emballages. D'ores et déj√†, notre paysage organoleptique est en voie d'appauvrissement.

Pour quelqu'un qui adore, comme moi, préparer des chicons au gratin, se procurer de bons ingrédients devient problématique en grande distribution. Des chicons sans go√Ľt et du jambon industriel ne riment pas avec plaisir de la table. La consommation se fait de plus en plus √† deux vitesses, celle des petits budgets qui doit se contenter du générique et celle qui peut se permettre les aliments de qualité.

G.M.: N y a-t-il pas une volonté politique pour rétablir et encourager-la production de produits plus savoureux?

M.V. : Le plaisir de la table (ou autre) n'est pas vraiment ¬ęsocialement correct¬Ľ, aujourd'hui. C'est assez cyclique, de temps √† autre, il est de bon ton de considérer que manger ou rire est futile et improductif, cela revient de fa√ßon récurrente.

Pour demain, je vois deux possibilités. La premi√®re est un gros défi, celui qui consisterait √† positionner notre style ¬ębon vivant¬Ľ comme un art de vivre exportable. Un défi passionnant qui se traduirait pour nos producteurs et nos distributeurs par ¬ęcomment vendre √† l'étranger notre fa√ßon d'apprécier les bonnes choses¬Ľ. J'évoque ici nos produits traditionnels, les vrais, ceux qui ont une histoire et une qualité intrins√®que. Voil√† pour le meilleur des cas.

La deuxi√®me et triste possibilité, c'est l'accentuation de ce que nous connaissons déj√† aujourd'hui, √† savoir la prolifération de produits aseptisés √† nom de marque.

Une société o√Ļ il me faudra débourser beaucoup d'argent pour élaborer mes chicons au gratin, si je sais o√Ļ tout trouver.

Consommateur vulnérable

G.M. : Et le CRIOC dans tout ça ? Quels sont ses objectifs ?

M.V : Le CRIOC est un centre de recherche et d'information, pas un comité de défense du consommateur, comme l'est par exemple Test Achat.

Notre regard se porte sur le concept de vulnérabilité du consommateur. Concept qui tient compte de qui n'a pas eu la formation au choix, au go√Ľt. Qui, √† la maison comme √† l'école, n'a re√ßu aucune éducation, aucune émulation de ses sens gustatifs. Parce qu'il vit dans un milieu défavorisé ou dans une famille qui se désintéresse de la nourriture. Cette personne-l√† subit, sans s'en rendre compte, l'évolution perverse des produits proposés. E adoucissement progressif de la bi√®re, illustre bien ce mécanisme. Qui aime encore l'acidité d'une vraie gueuze ou l'amertume d'une brune ?

Nous voulons aussi attirer l'attention sur les personnes qui ne disposent que de faibles moyens financiers. L alimentation ne doit pas √™tre réservée √† une élite, comme l'est actuellement le bio, par exemple.

Les handicapés physiques nous tiennent également √† cŇďur. Rien n'est fait pour leur faciliter la vie, pas d'affichage en braille pour les aveugles, peu d'acc√®s pour les handicapés moteurs...

Le CRIOC s'intéresse aussi aux personnes √Ęgées qui ne peuvent plus choisir les produits qu'elles consomment parce qu'elles se retrouvent en marge de la société, isolées chez elles ou subissant la nourriture industrielle des institutions.

Enfin, nous mettons un accent tout particulier sur les jeunes consommateurs. Nous avons l√† une mission des plus importantes, leur éducation au go√Ľt dans tous les endroits de consommation. Comme au réfectoire de l'école qui, souvent, propose des repas médiocres parce que l'institution ou les parents manquent de moyens financiers.

Le CRIOC est un outil au service, non seulement des consommateurs, mais de toute la fili√®re. Nous sommes ouverts √† toutes les discussions. Pourquoi ne pas débattre avec les producteurs et les distributeurs des probl√®mes d'emballage et de sur-emballage, √† court et √† long terme, par exemple ? Les th√®mes de discussion sont nombreux, nous pouvons apporter un autre point de vue que celui de la seule logique commerciale...
Analyse : Propos recueillis par Marc Vanhellemont, GONDOLA, 02/2002